De Gilead à Pfizer, l’homme de Vanguard et la mer

New CEO Tim Buckley: To run Vanguard, 'you have to be willing not to be a

Etre tout sourire, avec son nom de rock-star et son costume de parfait “maître du monde”, pour reprendre l’expression de Tom Wolfe dans Le Bucher des vanités, Tim Buckley incarne le fonds d’investissement américain devenu le plus gros actionnaire de la plupart des firmes pharmaceutiques dont Gilead et Pfizer, the Vanguard Group. Basé près de Philadelphie, en Pennsylvanie, celui-ci gère des milliers de milliards de dollars partout dans le monde, investissant massivement dans l’industrie pharmaceutique mais aussi dans Monsanto, des groupes pétroliers tel ExxonMobil ou le géant des plastiques et des produits chimiques Dow Chemical.

Dans le domaine des médicaments, Vanguard contrôle une partie du capital de Pfizer, le fabricant de vaccins ayant fait sa fortune grâce au Viagra, et de Gilead, le jeune et mystérieux Californien qui commercialise le Remdesivir, onéreux concurrent d’autres traitements bien moins rentables contre le coronavirus. Il est aussi au capital de Johnson & Johnson, Roche, ou encore Sanofi – seul labo français dans le top 20 des ventes, dirigé par un anglo-saxon. En fait, Vanguard ratisse partout, telle une pieuvre financière à la BlackRock.

Et comme pour BlackRock, l’année 2020 a été particulièrement bonne pour Vanguard. Son action n’a jamais été aussi haute sur la place financière. Phénomène saillant, le titre a fondu abruptement entre février et mars, avant de reprendre sa course vers les sommets, croissant de plus de 70% pour dépasser les 190 dollars, un niveau inégalé. La même tendance s’observe d’ailleurs pour le titre de BlackRock, lui aussi aujourd’hui au plus haut après une dégringolade, comme lors d’un krach, en début d’année. La dernière chute similaire à ce qui a pu être observé début 2020, avant la crise sanitaire, date de la crise financière liée aux subprimes, entre 2007 et 2009. Mais cette fois, Vanguard fait partie des gagnants de cette nouvelle crise, au plus grand plaisir de son patron, pourtant pas incapable de grands sacrifices.

Ainsi, quand Tim (né Mortimer dans la bourgeoisie de Boston, ce qui le prédestinait entre autres à “faire Harvard”) a été nommé président-directeur général de la pieuvre, son rejeton s’est émerveillé et lui a dit, en substance:

“Wahou, super, papa, mais comment tu vas dormir, tu as 4,7 milliers de milliards de dollars ?”

La vérité sort de la bouche des enfants : c’est vrai que 4,7 milliers de milliards, c’est beaucoup sur les épaules d’un homme, aussi méritant et responsable soit-il. Papounet Buckley en a pris conscience très vite. Il a répondu : “il faut être prêt à ne pas être un milliardaire”. Ca peut arriver, dans le pire des cas (personnellement, je m’y prépare aussi). Pour lui, les scénarios d’un pareil drame sont : si une pilule se vend mal, si un crédit immobilier s’avère pourri, si un herbicide est interdit, si le prix du pétrole se casse la figure, si l’on vote des lois environnementales, si, si, si…

Heureusement, pour empêcher tous ces “si” de se produire, on a mis dans le même temps la télévision au centre du jeu, nouvelle église du siècle scientifique, trônant au milieu du salon comme l’église culminait au milieu du village. La télé diffuse ainsi toute la journée les pubs commandées par papa aux “Mad men”, les hommes de Madison Avenue, qui se mettent à son service comme de bons équipiers visant le même cap. Comment leur en vouloir, isn’t Don Draper so sexy ? Merci Hollywood. Bon an mal an, les écrans sont logiquement devenus de plus en plus grands et nombreux, le principal horizon des yeux. Au temps de la distanciation sociale, la distanciation digitale a été réduite à néant. Et c’est tant mieux, pour notre homme.

Certes, tous les cerveaux ne s’avèrent pas disponibles, mais 80% d’entre eux suffisent. Ils bingent, comme les estomacs (binger signifie se goinfrer, s’empiffrer, se gaver). Les plus vulnérables deviennent gros, gras et abêtis, ils croient avoir la télécommande mais ce sont eux qu’on envoie s’agglutiner dans des scènes de liesse pour acheter les produits de papa Buck’. “For one buck or two, ça marche à tous les coups!” (celle-là, c’est juste pour la rime).

Should you buy an active Vanguard fund? | The Evidence-Based Investor

Alors le fiston, il a compris la leçon, et a fait un beau dessin. Il a dessiné non pas un mouton mais un bateau, à l’image du logo de la société de papa Mortimer (si ce n’est pas de la prédestination, ce prénom!). Car oui, Mortimer Jr., la finance c’est comme en bateau, tu dois être prêt à tomber à l’eau. Pour cela, tu feras quelques exercices d’homme à la mer, mais ton objectif reste le contraire. Si quelqu’un doit tomber à l’eau, ce sont les autres, tous sauf toi, le fier capitaine, l’élu. La mission de vie d’un honnête “wasp” de Nouvelle Angleterre au pays du protestantisme, a détaillé Max Weber, c’est d’être très riche, certes, mais surtout, le plus riche possible. Etre un élu doit se voir. Or l’argent est le seul signe visible de la win, de l’élection, en d’autres termes de la grâce divine sur terre. Cette élection est par définition individuelle et permet de se distinguer des damnés, ceux qui n’ont pas fait les bons réglages et se sont perdus dans la compétition de la vie. Les poètes, les maudits, les Tim Buckley version Timothy, échoué à 28 ans à Santa Monica d’une overdose, ou son fils Jeff, mort noyé à 30 ans, après s’être plongé tout habillé dans les eaux nocturnes du Mississippi.

Jeff Buckley, musicien acharné ayant appris à jouer au Guitar Institute of Technology de Los Angeles, a enregistré un seul album, dans lequel figure sa divine reprise de Leonard Cohen Hallelujah. L’album s’intitule, comme un pied de nez, Grace.

Leur survive ainsi une autre vision de la grâce. Ceux qui se jettent à l’eau corps et âme dans l’océan des notes, tels Tim ou Jeff Buckley, laissent des traces moins visibles que sonores, et de ce fait indélébiles. Peut-être sont-ils le pendant magnifique de ceux qui, pour quelque signe de richesse, préfèrent laisser les autres tomber à l’eau. Les musiciens sont des êtres touchés par la grâce dont la puissance est telle qu’elle m’apparaît être la principale force d’opposition aux lois d’airain du système en place. Aujourd’hui, on n’entend presque plus leur voix, prise dans les tourbillons de la première vague, puis de la deuxième vague, tandis qu’on entend déjà, en sourdine, la formation d’une troisième vague à l’horizon. Vu des miradors officiels, la mer est manifestement déchaînée et les vagues sont sans fin.

Est-ce à dire que la flotte du navire Vanguard est en train de basculer ? A-t-elle peur de chavirer ? Mortimer et les siens seraient-ils sur le point de glisser, la peur au ventre de rejoindre Timothy et Jeff, et de s’éloigner de Dieu ?

Ils vont s’accrocher par tous les moyens à leur bateau, leur idéologie. Que chacun s’accroche, aussi. Si la taille du creux est annonciatrice de l’ampleur du haut qui s’ensuivra, alors hallelujah*. Rêvons. “La vie est économie et rêve, et si l’on réussit à détacher nettement ces deux champs et à les tenir en respect de façon qu’aucun des deux ne prenne le dessus sur l’autre, on a la grandeur”, a écrit l’auteure italienne anti-fasciste Goliarda Sapienza.

*En vérifiant l’orthographe de “hallelujah” (“alléluia” en version francisée), je suis tombée sur l’onglet du Wiktionnaire, “dictionnaire libre” en ligne, qui mentionne trois exemples pour illustrer sa définition. Le troisième s’avère un peu déroutant, juste après un passage de la Bible… Les voici retranscrits :

  • Alléluia, j’ai réussi !
  • Et ils dirent une seconde foi: Alléluia! Et sa fumée monte aux siècles des siècles. — (trad. Louis Second, La Sainte Bible, Nouvelle édition de Genève 1979, Ap 19:1,3)
  • L’espoir d’un vaccin pour 2021 se pointe à l’horizon. Alléluia ! — (Josée Legault, « Un trou (enfin) dans les nuages », Le journal de Montréal, 13 novembre 2020)

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s

Website Powered by WordPress.com.

Up ↑

%d bloggers like this: