Vu de l’intérieur d’un foyer démocrate, une montagne de paradoxes

L’angoisse et la colère de H. et M., couple à l’aube de la trentaine, se sont transformées en peur panique dans la nuit du 3 novembre. Aucun vainqueur ne pouvait être déclaré, faute d’avoir compté l’ensemble des voix, laissant le suspense à son comble. Tous deux fervents démocrates redoutant la fin de l’Amérique si Trump l’emportait une seconde fois, ils restent depuis pendus aux caméras de CNN, heure après heure, jour après jour.

Tous deux d’origine moyen-orientale, ils ont vu le jour dans l’opulence de la fin des années 1980, l’un à Manhattan, l’autre dans le comté d’Orange, au sud de Los Angeles (longtemps l’un des comtés les plus riches, blancs et racistes des Etats-Unis). Ils sont homosexuels et vivent cette liberté-là dans le refuge qu’offrent les collines hollywoodiennes, loin des dogmes religieux ancrés dans le pays, y compris dans la famille de M. Mais la religion n’est pas un réel problème théorique, à leurs yeux. En revanche, les discriminations raciales et sexuelles (de genre ou d’orientation), forment aujourd’hui, comme un reflet dans le miroir de la personnalité raciste et sexiste de Trump, l’essentiel de leur grille de lecture. Particulièrement en ce qui concerne ces élections 2020 et l’avenir du pays.

En 2016, déjà, H. soutenait passionnément Hillary Clinton, convaincu qu’elle était un peu trop détestée dans certains rangs pour que son genre n’entre pas en considération, au moins inconsciemment. On peut effectivement constater que Joe Biden n’a pas ce problème, vieux mâle blanc jugé candidat “safe” – critère à la mode – pour battre un autre vieux briscard blanc (ils sont respectivement âgés de presque 78 et 74 ans). Cette année, H. et M. soutiennent Biden comme si leur propre survie était en jeu. Biden = survie du modèle américain, Trump = mort, chute de l’empire.

Pourtant, en matière de survie… c’est là qu’entrent en scène leurs paradoxes les plus inavouables.

Car dans la vie de tous les jours, les deux jeunes hommes consomment quotidiennement, le plus souvent sur Amazon, des produits de toute sorte, guère favorables à la durabilité de notre environnement. Les colis se multiplient devant la porte. Dernier reçu, le jour de l’élection : une tablette Amazon Alexa de commande par reconnaissance vocale.

“Je pourrai fermer les portes de ma voiture sans avoir à sortir”, s’enthousiasme M.

Ils reconnaissent l’avènement big-brotherien des technologies conçues non loin de là, le long de cette magnifique côte ouest, mais n’y résistent aucunement, au contraire. L’un responsable financier licencié pendant la crise du Covid, l’autre psychologue spécialisé dans les troubles mentaux, ils passent l’essentiel de leur temps sur leurs téléphones, des iPhones dernier cri, même au milieu d’une conversation. C’est devenu chose commune, de s’avérer accroc à Instagram, comme de ne pas lire de livres ou de journaux et de regarder énormément la télévision. En ce moment, CNN monopolise l’immense écran du salon, mais H. et M. regardent aussi d’autres formes de divertissement, surtout des faits divers terrorisants ou des “Christmas movies”, des navets de Noël. Quand M. a tenté de mettre Fox News pour voir s’ils donnaient d’autres résultats, H. en a été malade : crise de panique. Fox News est indigeste, que mensonges et propagande, dit-il, voyant CNN comme “basée sur les faits”. Mais grâce aux autres grands écrans plats de l’appartement, il peut se sauver dans une autre pièce. La consommation énergétique des lieux – charmant duplex avec deux chambres, un balcon, dans une résidence fermée avec piscine, jacuzzi et terrains de tennis – doit atteindre de beaux sommets, avec les écrans allumés, les appareils électro-ménagers, les objets connectés et les connexions constantes à Internet.

Heureusement, tout est conçu pour, et l’on en prévoit encore davantage. Dans les rues de Los Angeles, les publicités pour la 5G “that America has been waiting for” sont affichées en masse, formidable propagande que personne ne semble discuter. La télé et la publicité sont omniprésentes, chantant les vertus d’un défilé de produits et divertissements sur des airs véritablement disjonctés, diffusés à un volume sonore augmenté pour mieux imprégner les cerveaux disponibles. Un instant, ce sont de gros hamburgers juteux qui rendent heureux toute la famille, puis c’est un lait pour maigrir qui fait la joie des gros, puis un médicament qui vient combler les effets néfastes d’un autre médicament, puis une grosse voiture, etc. Dernier produit vanté à longueur de journées sur CNN comme génial : les masques, sauveurs de l’humanité en temps d’épidémie… Tant pis pour l’usage raisonné, minime et uniquement en cas de contact proche. Comme tous les produits, les masques ne sont pas vendus comme des déchets, ce qu’ils sont pourtant forcément. Un produit manufacturé = un déchet, voire plusieurs.

Mais dans la résidence de H. et M., à Hollywood, au coeur du monde démocrate américain, on ne recycle pas les déchets. On utilise des plastiques pour chaque reste à emballer (hier, mon petit bout d’échalote égaré n’a pas échappé à ce sort). Ailleurs, le plus souvent, on jette tout simplement la nourriture, en grande quantité.

La quantité est recherchée en soi, sorte de gage de réussite. Les placards sont ainsi remplis de produits, pleins d’ingrédients chimiques et d’inventions industrielles qui ont nourri le terreau d’une obésité rampante et de dysfonctionnements cardiaques. Le tout est joliment emballé dans des couches et des couches de cartons et de plastiques colorés. Mais cela ne cache pas le fait qu’en Amérique, pays le plus riche au monde, capable de tout acheter, l’espérance de vie n’atteint “que” 78 ans et décline certaines années (elle est de 82 ans en France et 83 ans en Italie). Que l’on y vante les bienfaits des médicaments, des drogues, des vaccins, des masques, des OGM, tous de beaux marchés rentables, ne peut masquer cette réalité d’un vieillissement compliqué des corps américains, phénomène visible à l’oeil nu dans la rue.

Mais ce n’est pas le souci de H. et M. pour l’instant, trop jeunes (quoique paradoxalement, le virus qui monopolise les écrans de télé leur occasionne quelques sueurs froides). Le Xanax ou le cannabis, substances médicalement valorisées et commercialisées, sont en revanche très appréciés. Tout est “safe” de ce côté-là, la pub le dit ! Sur de vertigineuses pancartes partout dans la ville, on vous propose même des livraisons à domicile. Donc si l’affaire des élections tournent mal, ce sera le recours privilégié: s’anesthésier les neurones à base de THC et d’anxiolytiques.

Autre soutien émotionnel de H. et M., incontournable en Californie : l’animal de compagnie, officiellement considéré comme “emotional support” pour les pauvres âmes en peine de l’Amérique contemporaine. Petits chiens adorables de H. et M., B. et B. ont aussi des besoins à remplir, des estomacs à nourrir. Et à Los Angeles, on ne prend pas les chiens pour des chiens. H. et M. ne les nourrissent pas avec les restes, les croutes de fromages, ou les os de poulet, mais seulement avec des croquettes industrielles. Ces petites choses anodines responsables de tant de souffrance animale dans les abattoirs. B. et B., de leur côté, sont gâtés comme des princes. Ils ne boivent pas l’eau du robinet, mais celle du frigo servie avec des glaçons. Et puis, véridique, ils ont leurs propres produits cosmétiques.

Je pourrais aussi vous parler des voitures de H. et M., seul moyen de transport véritablement à disposition dans une ville conçue grâce aux distances que permet de parcourir un véhicule motorisé. Le critère d’achat du bolide, en haut lieu démocrate, reste principalement la marque, potentiel signe extérieur de richesse (d’où le succès des Tesla). H. et M. s’amusent de mon affection très “classe moyenne” pour les Kia (ou Peugeot en France), dans le fond difficilement compréhensible pour eux qui sont orientés Lexus et Mercedes.

En fin de compte, H. et M. épuisent et détruisent comme tout le monde les ressources de la Terre, mais beaucoup plus que d’autres, par leur gaspillage aussi inconscient qu’incessant et leur aisance matérielle. Leur impact est peut-être bien plus important que celui de “trumpistes” moins dotés en moyens. Car peu importe que l’on vive au Texas ou en Californie, quelle que soit la couleur politique, le consumérisme sans limites est un mode de vie qui transcende les partis. Et qui ne fait pour l’instant pas partie du débat public. Mais cela viendra peut-être, avec des personnes de culture un peu différente comme Alexandria Ocasio-Cortez, qui peut compter H. parmi ses jeunes fans.

En 2020, H. et M. réservent leur colère aux “abrutis de rednecks uneducated” pour leur racisme et leur sexisme. Les rangs bien “educated” de Wall Street, de la Silicon Valley et d’Hollywood, enclaves économiques qui répandent les inégalités de manière systémique et dont la brutalité n’a d’égale que la cupidité, peuvent donc dormir tranquilles.

Si le nom du président américain et l’orientation politique de la Maison Blanche et du Congrès a son importance, il s’agit aussi d’un grand show télévisé qui comporte son lot d’illusions, notamment à l’étranger où l’on peut être contraint de voir toute la réalité par ce prisme qui ne la reflète pas. La réalité ressemble davantage aux paradoxes de H. et de M., et plus généralement des Californiens progressistes quand il s’agit des homosexuels et du cannabis qui viennent de voter une mesure instaurant l’ubérisation du droit du travail.

Ainsi, à l’initiative des firmes elles-mêmes (Uber, Lyft et d’autres), plus de 58% d’entre eux ont approuvé le fait que les conducteurs et autres travailleurs autonomes utilisés par les applications ne bénéficient pas des conditions normales d’employés mais restent des contractuels indépendants sans avantages. Et ça, Trump et les “trumpistes” n’y sont pour rien.

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