Pendant le couvre-feu, une balade avec mon chien invisible

Samedi soir après 21h, le coeur à la tâche, j’ai promené mon chien Ghost Dog dans Ghost Town, anciennement la ville des Lumières. Ghost Dog est prénommé ainsi car il est invisible. Pourtant, c’est un beau Golden Retriever tendre et joueur. Ensemble, nous sommes allés rendre visite à un proche dépendant (de ma fonction disc-jokey de salon) et livrer quelques petits plats pour arrondir (au niveau du ventre, surtout) nos fins de mois.

Au terme de toutes ces obligations dérogatoires au nouveau couvre-feu qui plonge, littéralement, dans les “heures les plus sombres”, Ghosty et moi avons dû reprendre la route autour de 2h du matin. Malgré l’obscurité de cette nuit sans lune, le paysage ressemblait bien aux rues de Paris : je reconnaissais les lampadaires qui brûlaient encore. Ils brûlaient pour rien, comme dans un simple décor. “Qui éclairez-vous, bande d’abrutis? Vous les humains, vous n’êtes plus à une connerie près, quel gâchis d’énergie…” Ghosty grognait de colère, lui qui finit toujours sa gamelle n’a pas été éduqué à gaspiller comme ça. J’ai tenté de le rassurer: “Ce sont les dernières flammes qui résistent contre la tentation de l’obscurantisme”. Mais Ghosty n’était pas convaincu. “Lumière ou pas, de toute façon, moi, personne ne me voit”.

A un moment, j’en ai douté, car nous sommes passés devant des policiers et ils n’ont pas mouffeté. Wouf, comme dit Ghosty. Ils avaient l’air occupés à je ne sais quoi… Il faut dire qu’avec un chien pareil, on garde le sourire, et en voilà une belle arme qui désarme, quand elle n’est pas masquée.

A part cette milice en uniforme, toute trace de vie avait disparu. Les humains, les pigeons, les rats, les chats sur les toits. Invisibles, comme Ghosty. Les sans-abri aussi. S’étaient-ils réfugiés dans les égouts de Paris, connaisseurs des romans de Victor Hugo ? Avaient-ils été déportés quelque part ? Aucune idée.

Seuls quelques bus de la RATP circulaient. Mais comme nul ne rentrait de nulle part, ces bus ressemblaient à des trains-fantômes aux mains de chauffeurs solitaires et sans but. La jeunesse n’était pas de sortie, punie d’être en vie. Car des gens par erreur élus avait décrété, derrière un écran de fumée, que sa vie menaçait celle des “autres”. En ces temps modernes, l’humanité n’était pas une et indivisible, mais catégorisée par âge, par genre, par couleur, etc. Et désormais, par état de santé rapporté à un virus (pas tous les virus, seulement un). Très pratique pour monter les gens les uns contre les autres, et d’ailleurs cela fonctionnait plutôt bien.

Le problème, c’est que comme ils avaient dit le contraire quand il s’agissait d’aller voter pour leurs amis, au moment où la circulation du dit-virus était à son comble, ils se retrouvaient avec quelque juge à leurs trousses à leur causer des soucis. Mais au diable la justice! Nos dirigeants avaient entre temps pris goût au même petit jeu que moi : jouer au chien invisible. Sauf qu’eux jouaient avec la race des bipèdes – la mienne – pas avec celle de Ghosty. Ils les tenaient au bout d’une laisse invisible, formulant leurs injonctions assis-couché à leur guise. Or les bipèdes sont aussi obéissants que Ghosty, ce n’est pas pour rien que nous sommes meilleurs amis. Un bipède que l’on menace et frappe avec un bâton a peur, grogne un peu puis se couche, la plupart du temps. Mais à l’intérieur de lui, il devient méchant. Prendre des coups nourrit la haine et le ressentiment. Attention aux chiens méchants car un jour, ils ne se couchent plus et mordent sauvagement. Ghosty, lui, est un chien gentil, car nul n’a abusé de son pouvoir sur lui, on le laisse vivre sa vie.

Serein, il vagabonde sans surveillance. Vous me direz, un chien invisible a ceci de commun avec un chien d’aveugle : son maître aurait bien du mal à le traquer, même s’il le voulait. Quoi qu’il en soit, Ghosty n’est qu’amour, coqueluche des enfants de la cour, il part à l’aventure et revient toujours… Le voilà donc bien méconnaissable, en ce moment, avec ses airs de chien battu.

“Qu’as-tu, mon toutou ?” Qu’ai-je, ose-t-elle demander. Elle est bien gentille, elle aussi. Mais regarde donc. Cette jeunesse prise au piège, qui ne fait plus le mur, qui ne fait plus de stop, qui a peur de tout. On lui dit qu’aujourd’hui choper une grippe c’est déjà trop de souffrances. “Pauvre toutou. Bon, écoute, on ne sait pas ce que font les gens, alors on va faire ce qu’on sait faire de mieux : les détectives. Va, renifle et reviens. Et dis-moi ce qu’il se passe chez les habitants”.

Requinqué par cette mission “va chercher” comme n’importe quel spécimen de son genre, Ghosty est parti au quart de tour faire le tour du pâté de maison, et quand il est revenu, il a aboyé : “Smells like fucking couch potatoes qui gratinent devant un écran!”. Décidément, tel maître tel chien. En bon français, s’est-il repris, ça sentait la graisse en gestation sur des corps encore en vie prêts à se faire manger à n’importe quelle sauce sur leur canapé. Les yeux tristes, il en avait néanmoins de la bave qui coulait au coin de la gueule, ce satané estomac sur pattes. “Non mais oh, Ghosty!” Une fois n’est pas coutume, je me suis permis une petite correction. Les chiens sont le dernier espoir des humains, quand leur monde devient trop brutal. On est meilleurs amis, tu comprends ce que ça signifie?

Ghosty a compris, il a refait ses yeux de chien battu… mais comme d’habitude, ça n’a pas duré longtemps. Tout à coup, ce lunatique invétéré s’est mis à remuer la queue comme s’il n’avait jamais connu plus grande joie. Il tira sur sa laisse invisible comme un fou. Là, maîtresse, là, un bar, de la musique! Comme tu aimes! Forte, entraînante! “Quoi, t’es sûr, Ghosty? Tu sens de la vraie vie, là-dedans?” Wouif ! Wouif ! Il sautait sur place et tournait sur lui-même comme un dératé. Il y a des gens qui dansent, ici, derrière le rideau de fer !

Derrière le rideau de fer. C’est là que Ghosty avait déniché une trace de vie humaine, et avec, une lueur d’espoir pour la survie de son espèce. Quand l’homme devient un loup pour l’homme, le chien, même imaginaire, reste son meilleur ami.

(crédit photo Weronika Krzemieniecka)

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