Episode 15 : Corona, Christophe, Bella Ciao… c’est l’Italie au balcon

Fiat lux ! a tonné Dieu lorsqu’il a créé le monde, pour épargner à ses créatures un noir glacial permanent. Que la lumière soit (et la lumière fut)… Bien des années plus tard, la créature-en-chef, l’espèce humanoïde, a réinterprété à sa guise la volonté des Cieux, ne se contentant plus de chaleur et de lumière. Cela donna des Panda et des voitures de luxe fabriquées en Italie. Qu’on ait perdu notre latin, c’est le moins qu’on puisse dire. Ruminant entre quatre murs face à cette obscure histoire de corona, dans un petit deux pièces au coeur des ténèbres urbains, sans horizon autre que l’espoir de revoir la mer, je l’ai retrouvé, mon latin : dans la Genèse qu’il était !

Fiat lux, pourrait encore exiger Dieu aujourd’hui. Faites la lumière, bon sang. Mais elle n’est pas, pas encore. Que faire, alors… A mon modeste niveau, j’ai donc décidément d’en revenir à l’étymologie des choses, qui nous informe toujours sur leur sens et leur origine.

Contrairement à ce que j’ai d’abord pensé en bonne anglophone d’adoption (l’infarctus en anglais se disant “coronary”), corona ne signifie pas “coeur”, mais “couronne”, en latin.

Corona, corona, coronam, coronae, coronae, corona…

Dans sa grande fidélité au latin (même si, on l’a vu, cela pouvait conduire à des ré-interprétations tardives), l’Italie, pays le premier et le plus sévèrement touché par le mystérieux virus venu de Chine, a gardé le terme intact. Corona, c’est la couronne, comme celle de Cesar, ou celles des rois. Donc par extension, corona désigne la monarchie, l’impérialisme. Captivante découverte !

S’agirait-il d’un virus de la monarchie ? Si l’on traduit la situation d’une manière symbolique, l’idée n’est pas si absurde. Toutes les décisions sont désormais ramenées dans les mains d’un homme, ou une poignée. Comme la mode est aux “théories complotistes”, je ne vois pas pourquoi je resterais en dehors du coup. Voyez l’anagramme du chef d’Etat français : Monarc. N’est-ce pas une sacrée trouvaille? On avance ! Fiat lux ! Fiat lux !

Maintenant, accrochez-vous. Le raisonnement se corse, géographiquement parlant aussi.

Saviez-vous que Corona, l’interprète du tube de 1994 “this is the rythm of the night, oh yeah, the rythm of my life“, venait d’Italie ? Ce corona-là est en fait une seule et même personne : Olga de Souza, chanteuse brésilienne qui aurait débarqué en Italie en 1990 avant de sortir son tube planétaire grâce à un producteur italien, puis de se marier à “un homme d’affaires” italien rencontré à Miami. Un homme d’affaires italien à Miami… je vous laisse y cogiter.

Nous aurait-on concocté Corona le groupe solo pour nous préparer les esprits ? L’arrivée une vingtaine d’années plus tard d’un virus monarchique au même nom ne laisse guère de doute. Le but: mettre au pas de danse dans un premier temps, puis au pas, tout court. Vieille technique de samouraï. On reconnaît bien là l’implication des Chinois.

Pourquoi l’Italie, me direz vous ? Peut-être parce que coeur encore battant d’un catholicisme réfractaire dans un monde de milliardaires…

N’a-t-on pas, dix ans plus tôt, dans un bastion latino de l’empire américain, scotché la bouche de trois mousquetaires qui chantaient aussi leur “corona” ? Un groupe (un vrai cette fois) qui avait eu l’audace de chanter ce titre très politique, tiré du nom de la lager orangée faite au Mexique (une autre contrée catho, comme par hasard). Et cette bière a pour logo une… couronne.

On dirait que la lumière commence à se faire.

Minutemen | Discographie | Discogs
Les Minutemen, trio californien de San Pedro, auteurs du morceau “Corona”, sorti en 1984.

“The people will survive
In their environment
The dirt, the scarcity and the emptiness of our south
The injustice of our greed
The practice we inherit,
The dirt, the scarcity and the emptiness of our south
There on the beach,
I could see it in her eyes,
I only had a Corona”

Les Minutemen chantaient cet air en 1984, en pleine accélération ultra libérale durant la présidence de Ronald Reagan. Ces joyeux et énervés lurons étaient du quartier de Los Angeles San Pedro (qui est aussi le nom du plus important édifice religieux du catholicisme, la basilique de Rome).

Mais leur protest song fut récupérée par la chaîne commerciale MTV et devint The Jackass Song, du nom de cette émission de gags en tout genre qui connut un succès mondial. Un an plus tard, le chanteur-guitariste des Minutemen est mort, préférant rejoindre le club des 27, ces musiciens martyrs du star-system. “Le peuple va survivre, dans son environnement”, hurlait-il pourtant.

Corona, Minutemen… Les coïncidences s’accumulent. Une question, tout d’un coup, me saisit : les musiciens auraient-ils pu être dans le coup depuis le début ? Car ce n’est pas tout. L’autre soir, alors que je déambulais dans la rue, a surgi une mélodie envoûtante, de deux fenêtres comme par hasard adjacentes. Un saxophone d’un côté, une guitare électrique de l’autre, et de cette alchimie l’air s’est empli d’un autre air. Celui de Christophe, qui fait :

“Je lui dirai les mots bleus
Les mots qu’on dit avec les yeux
Je l’appellerai sans la nommer
Je suis peut-être démodé
Le vent d’hiver souffle en avril
J’aime le silence immobile
D’une rencontre,
D’une rencontre”

Le public dispersé de clandestins d’un instant de bonheur, bientôt dénoncés par des voisins épieurs, s’est regardé et s’est souri. Avaient-ils compris ? Vent d’hiver souffle en avril, silence immobile, dire avec les yeux (les lèvres étant masquées)… A dire vrai, ce n’est pas comme si c’était crypté.

Le chanteur de ces paroles-vérité venait lui aussi de mourir. Emporté par la vague du coronavirus, à la pointe de la Bretagne, la veille. Partout, aux balcons, la France rendait hommage à son Christophe national. Mais Christophe, ce n’était pas son nom. Il n’était pas breton non plus. Son vrai nom, c’était Daniel Bevilacqua. Ca sonnerait-y pas encore italien, cette affaire-là…

D’après sa biographie en ligne, la famille Bevilacqua a quitté la région du Frioul, dans le nord-est de l’Italie, il y a plusieurs générations. Mais affublé d’un prénom français, le fils au destin achevé par le corona s’en était trouvé un autre, plus christique.

Après ces “mots bleus” apparemment innocents, les doigts manipulateurs du saxophone et de la guitare électrique ont lâché un “Bella Ciao” endiablé. Chant de révolte italien résonnant jusque-là à mes oreilles comme une incompréhensible histoire de parmesan, alors qu’il n’en était rien. Effectivement, le parmigiano et le partigiano (partisan) de la liberté ne mènent pas le même valeureux combat.

“O partigiano, portami via,
O bella ciao, bella ciao, bella ciao, ciao, ciao
O partigiano, portami via,
Ché mi sento di morir (…)

Quest’è il fiore del partigiano,
O bella ciao, bella ciao, bella ciao, ciao, ciao
Quest’è il fiore del partigiano,
Morto per la libertà !”

Ce virus, malgré lui, charrie une certaine poésie… S’il nous éloigne de “la libertà”, il nous rapproche de l’Italie. Jusque ses recoins les plus sombres. Ainsi, voir plus de 36 millions de Français réduits à être pendus au concert solo d’un homme se prenant pour un monarque, un Duce dans lequel est finalement concentré tout le pouvoir, ne constitue pas la partition la plus lumineuse dont puisse rêver un partisan de la liberté. C’est celle du fascisme pour le bien-être, comme l’avait justement vu venir Pier Paolo Pasolini.

Pasolini accompagne certaines de mes journées et de mes nuits de confinée; une lecture que j’ai du mal à voir comme un hasard, alors que je suis incapable de dire ce qui m’y a conduite exactement. Posé sur une étagère, le livre attendait son tour. Les Ecrits corsaires, publiés en 1975 en Italie. Pasolini, cinéaste et intellectuel issu de milieu populaire, estime à cette époque que le fascisme va muter : ne pouvant plus s’imposer au nom du triptyque “famille-patrie-Dieu”, il va se saisir de la “promesse du confort et du bien-être” propre à la nouvelle société de consommation qui est arrivée du monde anglo-saxon, protestant et matérialiste, non sans propagande.

L’auteur au nom d’apôtres braque par exemple son projecteur sur le slogan de la marque de jeans nommés Jesus : “Tu n’auras d’autres jeans que moi”. Le Premier commandement est lui aussi détourné de son sens dans l’Ancien Testament, où il vient après la Genèse, pour servir une nouvelle religion, le capitalisme, et son corollaire, le consumérisme. Ce dogme venue du froid tel un espion dans le sud latin a fait céder progressivement la dolce vita devant la pauvreté, l’expansion de la mafia et ses fameux “hommes d’affaires”.

Pasolini ne chantait pas, mais il est mort lui aussi prématurément, tué dans des conditions horribles à Rome. A la lumière de son oeuvre, le scénario de l’Italie semble celui de la France, un peu en avance.

Tous ces martyrs qui ont mal fini étaient-ils les messies d’une nouvelle cause à défendre, d’une autre religion ?

Fait inhabituel pour ne pas dire quasi unique, un catholique devrait être le candidat démocrate à la présidence américaine en novembre. Le seul président catholique qu’ait connu l’Amérique fut Kennedy, et il n’a pas eu l’occasion de terminer son mandat puisqu’il fut abattu en plein jour au cours de sa troisième année en fonctions.

Une sorte d’hécatombe catho. Et maintenant, voilà qu’un virus au nom de chanteuse italienne vient plomber ces pays latins qui aiment le contact humain, les embrassades, les réunions familiales, et les discussions qui n’en finissent pas.

Est-ce l’objet de celles de cette jeune voisine italienne qui passe des heures au téléphone avec le pays, en faisant les cents pas dans la cour ? J’ai beau tendre l’oreille à sa petite musique, mon italien reste limité, comme mon latin. Mais une chose est claire : les Italiens sont comme nos lendemains, ils chantent malgré tout.

Et facta est lux.

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