Episode 14 : Côté rue, Anaé, 16 ans, réminiscence d’Angela

De l’autre côté de la porte de la cour, le soir, après les applaudissements de 20h et plus sûrement à la tombée de la nuit, la rue se transforme en zone lugubre et angoissante. Le Paris-by-night des confinés n’est pas le Paris de la fête, le Paris des terrasses vaillantes contre le terrorisme. C’est un Paris de misère à l’atmosphère “Downtown Rochester”.

Je cite cette bourgade de l’Etat de New York (jumelée avec Rennes, pour l’anecdote) mais j’aurais pu aussi bien dire le centre d’à peu près n’importe quelle ville américaine, comme “The Wire” en a fait le portrait à travers Baltimore. Il se trouve que Downtown Rochester est l’un des premiers “downtown” américains que j’ai connus de nuit. Comme les gens vivent en banlieue dans ce pays, le centre-ville est vidé après les heures de bureau. Ne restent au pied des gratte-ciels que les exclus de la société : sans-abris, junkies, dealers et autres serial killers pas encore rattrapés par un quelconque PD (Police Department, j’entends).

Downtown Rochester s’est révélée à travers mes lunettes de soleil d’adolescente, que je portais de nuit pour impressionner, à l’occasion d’une belle flippette en famille (sachant que je ne viens pas d’une famille de flippés: je pouvais me rendre tous les jours au lycée en stop, ma mère ne s’inquiétait pas le moins du monde, entretenant cette idée qui paraissait folle aux yeux des autres mères, l’idée qu’elle n’aimerait simplement pas se trouver à la place de mon potentiel agresseur). Quand j’ai découvert ce côté sombre de l’Amérique, même lunettes enlevées, j’avais autour de 16 ans. C’est l’âge d’Anaé aujourd’hui, que je cueille affolée dans les rues d’un Paris impitoyable. La jeune fille s’est jetée sur moi en pleurs l’autre soir, à 21h30 et des brouettes, alors que je rentrais plus ou moins clandestinement chez moi. Anaé avait les larmes qui coulaient à flot sur ses joues potelées et encore enfantines, elle était en panique. Il lui manquait quelques euros pour aller dormir dans un hôtel à 34 euros la nuit, près de Goncourt. Parmi les ombres mouvantes sur les trottoirs à cette heure-là, j’étais probablement la plus normale et rassurante silhouette qu’elle ait trouvée.

“Je craque, tout le monde m’a parlé comme de la merde aujourd’hui, je suis désolée, je souhaite à personne de devoir faire ça”, s’effondre-t-elle, confuse. Vu l’ambiance, j’imagine bien qu’elle ne faisait pas “ça” pour le plaisir, en effet. Après lui avoir donné ce que j’avais, je troque la technique inversion de la peur de ma mère pour un topo de grande soeur, plus approprié aux circonstances. “Non mais là, Anaé, faut que tu comprennes la situation. Les gens sont confinés, c’est comme s’il y avait un couvre-feu. Donc à cette heure-là, pour ceux qui sont dehors, c’est la loi de la jungle. La plupart des gens que tu vas croiser représenteront un danger. Et puis tu vas chercher tous les jours des sous pour engraisser le mec de ton hôtel, alors que tout le monde est en train de perdre son taf et de compter ses sous. Les gens n’en peuvent plus, on leur demande dix fois par jour, et les clopes sont à dix balles le paquet… Faut que tu établisses un plan, que tu dégages de Paris peut-être.”

Comment dégager, aller faire quoi? Trouver un job dans les champs agricoles? On réfléchit ensemble. Elle me raconte un peu sa vie. Rupture familiale, fuite avec son copain, qui vient de perdre son boulot, elle ne peut pas travailler étant mineure, voudrait décrocher son bac, tout de même… “T’es sure que dans la balance, ça serait plus relou d’aller demander de l’aide à tes parents, en ce moment?”, je lui demande. “Je suis pas encore prête”, répond-elle, évasive. Evidemment, ils ne savent pas qu’elle fait la manche la nuit en plein confinement. Il y aurait de quoi se faire un sacré mouron. Je préfèrerais qu’il pèse sur eux plutôt que sur moi, mais le sort en a décidé autrement.

Les gamines paumées et sans argent, potentiellement à la merci du premier crevard venu, j’en ai croisé quelques unes dans mes longues enquêtes passées. L’économie moderne, à commencer bien sûr par les Etats-Unis, en a fait de la bonne chair à canon, source de clicks pour le web et de “divertissement” mondialisé qui dans le genre impitoyable, s’élève au maximum de ses capacités. Mais je me dis, on est en France, ce n’est pas encore Downtown Rochester. Il doit bien y avoir une solution pour cette jeune lycéenne. Je me promets d’y réfléchir dans mon coin. Elle me donne son numéro de portable, avant de rejoindre son copain. Le lendemain, je m’attèle à passer quelques coups de fil, persuadée que mon âme de grande soeur va la tirer de là. C’était faire preuve de beaucoup d’optimisme.

Le premier appel, au Secours Populaire, n’aboutit à aucune solution, mais la dame au bout de la ligne me conseille de joindre le Samu social – le fameux 115 – ou la “BAPSA”, la Brigade d’assistance aux personnes sans abri, qui dépend de la préfecture de police de Paris. Je tape le numéro de la BAPSA, et me coltine 45 minutes des 4 Saisons de Vivaldi. Faudra m’expliquer le concept, de ce blindtest le plus chiant du monde. Je raccroche épuisée. Rebelote quelques heures plus tard: cette fois mes nerfs ont raison de moi au bout de 10 minutes. L’acoustique est vraiment trop mauvaise.

Au moins, je suis échauffée pour le 115. Alors c’est parti, à nous deux. Un robot m’annonce “seulement” six minutes d’attente. Trop easy, les doigts dans le zen! Sauf que 20 minutes plus tard, je suis toujours pendue au rythme des 5 continents cette fois, avec un message d’accueil traduit dans plusieurs langues. Quand soudain, comme dans un Nicky Larson, une voix féminine surgit dans la chaleur de la nuit. La fille écoute le cas que je lui expose. “On ne peut rien faire à notre niveau, on ne prend pas en charge les mineurs. De toute façon, je vous avoue qu’on n’a plus de places, et on n’a pas de retour de la part du gouvernement depuis plusieurs jours”. Elle m’indique les coordonnées de trois associations dans la foulée : j’en essaie une, ça ne répond pas non plus. Les autres ne me semblent pas adaptées au cas d’Anaé et sont géographiquement un peu trop éloignées, dans le 9.3, or je n’ai pas envie de l’envoyer dans un truc plus glauque que sa situation actuelle. L’espoir vire au désespoir. Le mal est-il toujours puni quand la Justice ne s’appelle pas Nicky ?

Au contraire, dans la nuit parisienne, je n’entends pas de pneus qui crient, ceux d’un justicier qui ne craindrait personne et voudrait faire triompher la justice et le droit. Non, ce que j’entends ce sont des pleurs sourds, la détresse d’Anaé et des autres, et je me dis que ce confinement a un côté sans coeur, faute de filets de sécurité posés où il faudrait. Son coût social, les violences subies, les détenus criminels lâchés en liberté, les mineurs perdus sans défense, tout ça est inquiétant. Trop Amérique de cow-boys.

Les jours suivants, en pensant à Anaé, une autre image américaine m’est revenue, celle de Claire Danes dans Angela, 15 ans. “My so-called life”, en version originale. Encore un bond vers l’année 1994, lorsqu’est sortie cette série unique par sa musique et par son côté touchant, sincère et réaliste, qui osait aborder des sujets lourds comme la maltraitance, l’alcoolisme, la censure, la vie sans-abri, en même temps que simplement, la vie d’une ado, qui lit comme premier livre “Le Journal d’Anne Frank”, comme bon nombre d’entre nous. Le hasard m’a conduite à vivre près du lycée dont la scénariste s’est inspirée dans les années 1990, le lycée Fairfax de Los Angeles, où un homme a trouvé un jour que je ressemblais à Anne Frank… Il y a des comparaisons étonnantes, mais le sont-elles vraiment ? Peut-être ai-je un air d’Anne Frank, peut-être qu’Anaé ressemble à Angela, et qu’on est ainsi beaucoup à se ressembler, même à 25 ans et 10.000 kilomètres d’écart. C’est tout simplement fou comme l’humanité se ressemble.

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Le “Melrose Avenue”, bar fermé dans une nuit parisienne sinistre, et nom de l’avenue de Los Angeles où se situe l’entrée du lycée Fairfax, qui inspira la scénariste de la série Angela, 15 ans.

PS: Si quelqu’un dispose d’un appartement inoccupé à Paris, ça pourrait aider Anaé, alors n’hésitez pas à me contacter.

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