Episode 12 : Une situation capillaro-atmosphérique contrastée

En ville, c’est le grand retour du naturel. Par exemple, au niveau du cuir chevelu, le confiné urbain qui le vaut bien est précipité dans un futur antérieur qui ressemble aux alentours de l’année 1994. L’année du grunge, l’année des cheveux gras poussant au pinacle du star-system, l’année de l’album de Hole “Live through this”, l’année du méga hit de Blur, “Girls and Boys”, et celui de Radiohead, “Creep”. Quand je pense que l’autre jour, confinée devant Radio Nova à m’écouter un petit blindtest sans difficultés majeures, les participants n’ont deviné ni l’un ni l’autre, sauvant de justesse, à la dernière seconde, le titre-phare de la bande-son du film “Esprits Rebelles”, Gangsta’s Paradise, sorti l’année suivante…

Ce désastreux test à l’aveugle musical aura eu le mérite de rappeler que cette période très créative et chevelue avait vraiment pris son envol comme contre-pied à la culture mainstream vendue par le système consumériste sur-saturée de pubs, surtout aux Etats-Unis. Voilà que sortis de leurs bleds white trash, des jeunes marginaux faisaient un doigt d’honneur au monde merveilleux d’Alice, le rebaptisant “Alice enchaînée”, à l’instar du groupe Alice In Chains, et revendiquaient d’être des “creeps”, des “basket case” (cas social) et des “losers” (Beck sort son premier album où figure “loser” sur le label des autres chevelus Nirvana, Sonic Youth et Weezer en mars 1994). Tous ces jeunes sans le sou prenaient alors la direction des studios de Los Angeles, cheveux longs et sales au vent. Franck Zappa venait de disparaître, mais Neil Young était toujours là. Increvable Neil, qui ne s’est toujours pas coupé les cheveux mais nous a concocté une petite session de chansons “au coin du feu” spécial confinement sur son site (attention, un sacré “Words” des familles se cache dans la set-list).

A cette époque bénie, chez moi dans la campagne française, loin des studios de Los Angeles, bien avant que je ne fréquente les Dave Grohl d’un soir ou le voisin cultivateur de cannabis de Neil, est arrivé le premier poste de télé dans un coin du salon, par un malheureux hasard, celui de la mort de mes grands-parents. Après une première dizaine d’années à grandir sans écran, au milieu des volcans d’Auvergne, des champs de maïs de la Drôme, puis des bois du Limousin, a donc débarqué dans le foyer fraîchement décomposé ce poste 30 cm x 30 cm, doté d’une antenne fonctionnant mal et qu’il fallait régulièrement réorienter, pour capter trois chaînes : la une, la deux et la trois. Ce fut une expérience à la “Alice aux pays des merveilles”. Welcome to the TV wonderland. Je me suis mise à regarder des trucs absurdes, à la limite de l’hallucination visuelle : c’était parfois drôle volontairement, comme cette bizarrerie britannique de Benny Hill, ou drôle à condition d’en faire des parodies. Par exemple, il y avait cette pub qui faisait le lien entre stress, pollution, et chute de cheveux.

“Votre cuir chevelu est agressé”, disait la voix off, commentant la vie d’un homme urbain actif, conducteur d’un deux roues au milieu d’un chaos de pots d’échappement, dans une ville ressemblant à Paris. Grâce à son shampoing au “complexe unique, riche en extraits naturels”, notre homme pouvait remonter sur sa moto, avec madame derrière lui caressant la tignasse, et s’en retourner à ses affaires importantes (en second plan, un immeuble vitrée très banque-corporate était là pour nous indiquer l’importance de ses affaires). Pour parer aux pires scénarios capillaires de notre séduisant cadre, il existait aussi la version sébo-régulatrice du shampoing. La version cheveux gras, en fait. A l’époque, le monde industriel, recouvert d’une tapisserie marketing démodée, proposait de résoudre les problèmes de pollution et de dérégulation par le shampoing. Mais aujourd’hui qu’il n’y a plus ni stress ni pollution dans la ville, à quoi bon se laver les cheveux ? La voisine du dessus a tranché.

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Air pur (ou presque) et cheveux sales (ou disons riches en sébum) : le combo gagnant du confinement de L., pour pouvoir se pencher à sa fenêtre avec les cheveux qui restent bien collés en arrière.

Sans du tout se coordonner, l’idée, ou plutôt sa mise en oeuvre, nous est littéralement tombée sur la tête en même temps. On a arrêté le lavage compulsif et on laisse le gras reprendre ses droits.

Déjà, à l’époque de la pub citée, nous était venue à l’esprit avec un copain la version “Pétrole Grunge”, qui n’était pas sans rappeler l’Ultra Mou de Granier, des Nuls (1994 était leur grande année à eux aussi, avec la sortie du film culte “La Cité de la peur”). Notre version, moins “jeune loup de la finance” que celle qui passait à la télé, semblait plus proche de notre réalité d’adolescent un peu boutonneux et fans de rock à cheveux long et gras. C’était globalement la grande époque du détournement de pubs. Après, je ne sais pas ce qu’il s’est passé, on a un peu perdu le réflexe de tourner la bêtise en dérision. On a même pris les produits nouveaux très au sérieux, peut-être parce qu’ils étaient chers et vendus dans un emballage scientifique, numérique, bla-bla-bla. Un téléphone portable, attention, ça rigolait plus. Le minitel, encore, tu peux te foutre de sa gueule, mais un iPhone, surtout pas. La presse s’est mise à couvrir leurs sorties comme s’il s’agissait d’événements informatifs de premier plan, et non pas marketing.

Bref, tout ça, aujourd’hui, semble dérisoire. Les “collapsologues” et autres amis de la nature voient cette période de ralentissement net, si ce n’est de décroissance, comme nécessaire frein à la destruction entreprise à l’échelle mondialisée. C’est ce qu’ils anticipaient depuis des années et c’est arrivé. A force de pollution, de consommation d’énergies fossiles, d’exploitation de ressources rares, de complexification des systèmes, sans parler des inégalités et des tensions humaines qui vont avec, le tout ne pouvait que finir par s’effondrer.

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“Le ‘no poo’, c’est pô nouveau, arrêtez de croire que vous avez tout inventé, les jeunes” (Mme B., doyenne du 156)

Nous y voilà. Retombés au stade 1994 de l’espèce. L’année où Green Day, le “jour vert”, fait résonner son entêtant “do you have the time to listen to me whine” (as-tu le temps de m’écouter me plaindre). Cette année-là, on cultivait les cheveux gras et les fruits et légumes dans le jardin. Alors en attendant de voir un jardin potager émerger au 156 (tout est désormais possible), on y range le Elsève au placard. Ma voisine L. m’a expliqué : une bonne cure de sébum, c’est bon. Ca s’appelle la tendance “no-poo”, a-t-elle ajouté. Sur le coup, je n’ai pas tout compris: no poo, comme pas de poux ? En fait, non, c’est no poo comme “no shampoo”. Cette manie des anglicismes, alors qu’on pourrait très bien dire: du champ’, mais pas de shamp’ ! Ca ferait un bon slogan, si seulement…

Enfin, fini le shampoing commercial, et ce pendant encore plusieurs semaines, si l’on tient. Ce n’est pas tous les jours faciles, mais c’est la période idéale : l’exposition au regard des autres est minimale – je compte un rendez-vous par jour, à 20h, et il dure 5 minutes max -, et l’exposition au soleil n’est pas si mauvaise, pour faire sécher un peu le gras 30 à 60 minutes par jour, lors de la balade de santé physique et mentale quotidienne. En espérant évidemment que le champ très élargi de verbalisation de la police ne s’étende pas à la désobéissance capillaire. Last but not least, l’exposition du cheveu à la pollution atmosphérique semble réduite au minimum en ces temps de mise à l’arrêt de la plupart des véhicules. En la matière, les cartes vues du ciel, ou de l’espace, sont impressionnantes. L’air est pur comme jamais, “votre cuir chevelu n’est plus agressé”. Alors vive le “pétrole grunge” et l’ultra mou de granier.

 

 

 

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