Une vie de cour, #10: A la ramasse du temps qui passe (et des poubelles)

L’apéro-fenêtre et les jeux, c’est bien joli, mais concrètement, qui va sortir les gros bacs à déchets qui puent ? C’est grâce aux sujets qui fâchent qu’on sent le renouveau politique en oeuvre au 156 : la cité – c’est une cité ouvrière, à l’origine, en forme de grand U – expérimente l’autogestion et se transforme de jour en jour. La ZAD de Notre-Dame-des-Landes n’a qu’à bien se tenir. Pareil pour les kibboutz israéliens et les communautés hippie de Californie. Place à la cour parisienne! Même principe: c’est le bordel, mais ça s’organise, et sans chef. En l’absence de l’autorité d’Antonio, le gardien portugais confiné on-ne-sait-où avec sa famille, le maintien de l’ordre et de la propreté n’est plus concentré dans les mains d’un seul. Nous y voilà : ni Dieu, ni Antonio!

Alors il faut trouver un autre système, plus collectif, plus participatif. Je veux en être, évidemment. Je casse les bonb’ à tout le monde avec ça, mais on n’a pas marché avec des gilets jaunes tout l’hiver juste pour le plaisir de la rando et du gaz lacrimo. Là, c’est l’occasion de passer des idées à la pratique. Manque de bol, je constate vite que je ne suis pas dans la boucle. “Les poubelles, c’est pas Bibi”, comme dit le président au sujet du carburant. Parce que Bibi (“moi” en langage bébête), elle est locataire et ne fait pas partie des membres VIP de la “copro”. Enfin, ça, c’était avant. Car je profite de la situation autour des ordures pour tenter d’intégrer le club des privilégiés qui peuvent s’enorgueillir de sortir les poubelles, grâce à l’entremise d’une maman encore inconnue au bataillon.

Je dis “s’enorgueillir” car on voit passer, ici et là, de belles métaphores sur la corvée poubelles. Certains se sont découvert une âme de poète de cage d’escalier. C’est vrai que sortir les poubelles, c’est comme un voyage intérieur, une passion retrouvée pour les urbains habituellement empêchés par une cohorte de gardiens et de concierges tout-puissants qui se sont appropriés ce petit plaisir. On envisage désormais en sifflotant cette occasion de s’échapper quelques instants de chez soi en tongues et en marcel, pour mettre enfin les mains dans le cambouis. Au diable, le gel hydro-alcoolo ! Homme libre, toujours tu chériras la mer** ! Pardon pour la vulgarité. Mais quel bonheur de sentir revenir à sa mémoire la sensation d’un kif d’antan, enfin libéré des fausses odeurs de parfum et de bougies chimiques d’un monde corporate aseptisé: humons le bon arôme du local poubelles, comme chez Tonton Bernard… Une véritable madeleine de Proust. Quand je pense que la poignée de malades de la cour, privés de leur odorat (et d’ailleurs de la corvée de poubelles), ne pourront en profiter. Quelle injustice.

En parlant de madeleine et de marcel, il y a des similarités troublantes, ces temps-ci. Enfermée dans une petite chambre parisienne, à tousser comme une asthmatique, et à définitivement ne plus se coucher de bonne heure, on pourrait vite se prendre pour Marcel Proust ! Mais visiblement, il faut un petit quelque chose en plus. Peut-être le nom et le prénom, déjà. Or quand j’ai croisé mon éditrice voilà trois jours dans la rue Saint-Maur, quasi déserte, elle n’a pas hélé : “Hé, Marcel !”. Elle n’a rien hélé en fait, prise qu’elle était dans ses pensées – comment vendre des bouquins en ces temps de librairies fermées, il va falloir reporter les sorties, ah ces chenapans d’Amazon et Netflix qui profitent de la crise, etc. Enfin voyons le bon côté des choses : si je ne suis pas Proust, ça lui évitera, non pas des bides commerciaux, Marcel n’est pas le seul à savoir faire ça, mais en revanche un pénible travail d’édition et de relecture. Imaginez, sept tomes en forme de pâle copie de La Recherche et des phrases-fleuve d’une page entière sur “l’affaire coronavirus”, qui déchira la France en l’an 2020 ! Le calvaire.

Reste ce titre sublime, à bidouiller en fonction des circonstances. “A la recherche du temps perdu”… Il y a des écrivains qui étaient inspirés. C’est comme “Voyage au bout de la nuit”, ou “La promesse de l’aube”. Mais où trouvaient-ils tout ça?

Ce n’est pas pour digresser trop longuement hors sujet poubelles, mais je suis allée les solliciter directement. L’occasion de demander aussi à Marcel : “Je peux t’emprunter ton titre là, pour un petit post de blog?” Par acquis de conscience et une sorte de spiritisme un peu suranné (il parait que Victor Hugo faisait ça aussi, il convoquait Shakespeare et Molière pour un apéro-table tranquille quand il était confiné sur les îles de Jersey et Guernesey), je recherche souvent son avis. Or le hasard fait bien les choses : Marcel se situe dans mon périmètre autorisé! Encore un petit gars dont le père veille sans faillir sur ses enfants, lui, Colette, Oscar, Honoré, Jim, tous bien confinés entre quatre cloisons. C’est le père Lachaise, bien sûr. De la famille Lachaise, couveuse de génies. Entre le 156 et l’entrée principale du cimetière, le plan m’indique pile un kilomètre. C’est pas de la chance, ça ?

“Wesh, les keums sont dead”, tempèrerait la porte-parole du gouvernement, elle aussi amatrice de bons mots appropriés et proches du peuple. Ils sont peut-être dead mais au moins j’ai le droit de leur rendre visite… Mais sur place, le père Lachaise met un stop: il a lui aussi fermé ses portes aux intrus.

De toute façon, j’ai beau aller toquer à sa porte, Marcel ne m’a jamais vraiment répondu. Je voudrais bien savoir comment faisait Victor Hugo. Pour ma part, ils ne m’ont rien soufflé, ces radins de génies. A la première occasion, qu’est-ce que j’ai commis? “Porn Valley”. Voilà, c’est en-dessous de la ceinture, c’est trash, un peu comme notre époque. Cela dit, ça tombe bien, car ça nous fait revenir au sujet du jour. Le trash, les poubelles, garbage, las pobellas, l’ancienne prérogative d’Antonio. Franchement, va falloir se bouger fissa, avant que toute la ville ne ressemble à Naples, car l’état des trottoirs observés entre le cimetière et le 156 n’était pas beau à voir… Une dame, touchée dans son honneur, m’a même enguirlandée parce que je prenais en photo ses sacs poubelles et les détritus qui s’amoncelaient devant sa porte.

DSCF5317

En urgence, un mini-conciliabule a donc lieu sous le porche qui sépare la cour en deux, à un moment où je passe. Me voilà impliquée sur le tas. C’est à ce moment que je tente une incruste dans la boucle des proprios et que je comprends la complexité du problème. En fait, la science des ordures ménagères est basée sur une donnée fondamentale, sans laquelle on est vraiment mal. Une donnée que Marcel a passé son temps à chercher, lui aussi. Cette donnée de moins en moins facile à déterminer à l’instinct, quand on vit entre quatre murs : le temps.

Les poubelles ont un jour. Ou plusieurs. Dans certains endroits, c’est le mardi et le vendredi, dans d’autres le mercredi et le samedi, sans parler du verre et du tri. Alors on cherche, on cherche, nous aussi… “Mais quel jour on est, là?” s’interroge un papa, perdu dans un temps qui s’étiole, se dilate. “C’est quels jours les poubelles, Antoine?” demande une maman à son fiston. Antoine, étudiant âgé d’une vingtaine d’années, a déjà été gardien pour remplacer Antonio. Faut-il faire remarquer la prédestination de son prénom ? Antoine se souvient des jours qu’ils récitent sans hésitation. Voilà une partie du problème résolu. “Enfin, en ce moment, est-ce qu’ils passent à la même fréquence, je sais pas trop”, nuance-t-il. La fréquence, tiens, bonne question.

Il faudrait un Einstein pour concevoir ce nouvel espace-temps-poubelles et nous sortir de là. Eurêka ! Je pense : “Attendez, le 156 a sa mini-Einstein ! Il faut faire intervenir la p’tiote, Izia !” (celle dont les aventures de recherche sonore et de réaction mécanique ont été narrées précédemment). Mais je retiens l’idée, se décharger sur une gamine de trois ans risque de mal passer. N’étant pas encore intégrée officiellement, autant restez prudente.

Finalement, Antoine et sa mère prennent la situation à bras le corps, avec les données et les énergies disponibles. A vrai dire, il n’aurait pas été surprenant qu’ils assurent même sans les connaissances d’Antoine. C’est bien là la famille Babos. Cinq personnes détendues et souriantes qui cultivent la dreadlock, les petits airs de guitare, le jonglage de feu, et autres activités un peu babacools. L’après-midi, à l’heure qui leur est impartie, ils sortent tous ensemble dans la cour, le frangin et la frangine font de la boxe, la mère bouquine au soleil ou fait de la marche rapide, le père tente des mouvements sportifs sans se prendre au sérieux, le deuxième fils discute avec des voisins… Au risque d’être plus simpliste qu’Einstein, s’il y a un foyer à cette adresse qui a dû être touché par la mort de Manu Dibango, le saxophoniste fauché par le corona, c’est celui-là. Je suis sure qu’il me prêterait un disque, si je leur demandais, pour arrêter de confondre avec Manu Chao. On les dirait toujours prêts à donner un coup de main, à faire un geste pour la planète. L’aîné avait d’ailleurs un stage en humanitaire de prévu au Congo, mais il se fera finalement confiné chez lui à écrire un mémoire.

D’une certaine manière, les poubelles auront été une occasion de faire de l’humanitaire local. Et un stage d’éboueur, y a-t-il pensé? Il connaît déjà les jours d’intervention et sait sortir les bacs. A la ramasse, les Babos, mais pas la même que celle des perdus dans le temps. Dans cette famille, l’entraide est plus forte que la loi de la jungle. La mère, qui a sorti les poubelles, m’a mise dans la boucle. La boucle est bouclée : c’est ça, l’esprit ZAD-Kibboutz.

Et si c’était confus, c’est que j’ai mal fait le tri.

This slideshow requires JavaScript.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s

Powered by WordPress.com.

Up ↑

%d bloggers like this: